La faïencerie de Salins-les-Bains : plus d’un siècle de création
Pendant près d’un siècle et demi, la faïencerie de Salins-les-Bains, dans le Jura, a produit des milliers de pièces destinées aux tables françaises : assiettes, plats, soupières, saucières, services à café, pièces de toilette et objets décoratifs.
Au fil de son histoire, la manufacture connaît plusieurs propriétaires, perfectionne ses techniques, renouvelle ses décors et adapte ses productions aux goûts de chaque époque.
Aujourd’hui encore, la diversité des formes et surtout des marques apposées sous les pièces raconte cette évolution.
À travers plusieurs objets ayant rejoint notre collection au fil des années, nous avons souhaité retracer ici l’histoire de cette manufacture française et présenter quelques-uns des indices permettant de reconnaître ses productions.

Exemple de décor polychrome rencontré sur une pièce de Salins passée par notre collection.
Aux origines de la manufacture : 1857
L’histoire industrielle de la faïencerie commence en 1857, lorsque Charles-François Moniotte et Gabriel Granger, fabricants de cailloutage installés à Nans-sous-Sainte-Anne, acquièrent une partie de l’ancien couvent des Capucins à Salins-les-Bains.
Leur ambition est d’y établir une fabrique de « cailloutage et porcelaine opaque ».
Le site bénéficie notamment de la proximité de la rivière de la Furieuse. Une prise d’eau autorisée en 1859 alimente alors un dispositif hydraulique destiné à faire fonctionner le moulin utilisé pour la préparation des matières premières.
L’expérience est cependant de courte durée. Les capacités hydrauliques se révèlent insuffisantes et l'établissement est arrêté dès 1862. Il est alors repris par la société Bourgeois, Page et Cie, qui réoriente la production vers la faïence fine.
Bourgeois et Page : le développement de la faïence fine
À partir de 1862 commence véritablement la croissance de l'établissement.
La manufacture se développe progressivement autour de l’ancien couvent. De nouveaux terrains sont acquis, les bâtiments industriels s'étendent et les installations sont modernisées.
Cette période est aussi celle d'une transformation de la céramique française. Les manufactures doivent produire davantage, améliorer la régularité de leurs pâtes et de leurs décors, tout en faisant face à la concurrence croissante des grands centres industriels comme Sarreguemines, Gien, Choisy-le-Roi ou Montereau.
Dans les années 1870-1880, l’entreprise Salinoise est déjà devenue une véritable manufacture : son effectif passe de 38 personnes en 1875 à 150 en 1894.
Rigal et Ameline : une période d’innovation
Une étape importante est franchie en 1885 avec l'arrivée de Claude-François Rigal, en provenance de la faïencerie de Clairefontaine.
Il introduit notamment à Salins la technique des émaux ombrants.
Quelques années plus tard, son gendre Jean-Baptiste Ameline rejoint également l'entreprise. Leur travail contribue à la mise au point d'une faïence fine dure, appelée « granite », dont l'apparence se rapproche de celle de la porcelaine.
Les installations sont parallèlement modernisées : plusieurs fours sont construits et des turbines permettent notamment l'éclairage électrique de l'usine.
La qualité des productions de Salins est reconnue lors de l'Exposition universelle de Paris de 1889, où la manufacture obtient une médaille d'argent.
C'est une période particulièrement intéressante pour les collectionneurs, car les changements de direction s'accompagnent également d'une évolution des marques utilisées par la manufacture.
1912 : Édouard Charbonnier prend la direction de Salins
En 1912, Édouard Charbonnier rachète la faïencerie et en prend la direction.
Cette même année, une machine à vapeur est installée dans l'usine.
Sous sa direction, le site continue de s'agrandir : ateliers de préparation des pâtes, émaillage, décoration, moulage et nouveaux fours viennent progressivement compléter les installations.
Malgré un important incendie en 1920, la croissance se poursuit.
En 1925, Salins reçoit une médaille d'or à l'Exposition internationale des Arts décoratifs et industriels modernes de Paris, manifestation majeure qui donnera son nom au mouvement Art déco.
En 1936, la manufacture emploie environ 230 personnes.
La marque « E.C. Salins »
Les pièces portant la mention E.C. SALINS peuvent être rapprochées de la période Édouard Charbonnier.
Cette attribution est cohérente avec les collections publiques : le musée de plein air des Maisons comtoises conserve notamment une assiette marquée au revers « E CHARBONNIER SALINS Made in France », attribuée à la période 1912-1954.
Il faut néanmoins rester prudent : une marque nous aide à situer une pièce dans l'histoire de la manufacture, mais elle ne permet pas toujours, à elle seule, de donner une année de fabrication précise.
Le Petit Trianon : un décor au fil des marques

Parmi les services de Salins qui nous intéressent particulièrement se trouve le décor Petit Trianon.
Notre collection en conserve un important ensemble comprenant notamment assiettes, plats, compotiers et pièces de forme.
Son décor imprimé en bleu est construit autour de fines guirlandes florales suspendues sous une frise géométrique, sur des formes aux contours élégamment mouvementés.
Mais c'est en retournant les pièces que l'histoire devient encore plus intéressante.

Certaines pièces de notre service portent la marque :
PETIT TRIANON
E.C.
SALINS
alors que d'autres exemplaires rencontrés portent :

PETIT TRIANON
S.A.M.R.
(DÉPOSÉ)
La présence de ces marques différentes sur un même décor montre combien l'étude des tampons peut être précieuse pour suivre la vie commerciale d'un modèle.
À ce jour, nous n'avons cependant pas trouvé de source historique suffisamment fiable permettant d'attribuer avec certitude une période précise à la marque S.A.M.R.. Plutôt que de reprendre les nombreuses datations contradictoires rencontrées dans le commerce d'objets anciens, nous préférons laisser cette question ouverte jusqu'à ce qu'une documentation d'archive, un catalogue ou une publication spécialisée permette de la résoudre.
Et c'est précisément tout l'intérêt de ce travail : cette page pourra être enrichie au fil de nos recherches et de nos découvertes.
Des marques qui évoluent avec la manufacture
Lorsqu'on chine de la vaisselle de Salins, on rencontre une grande variété de signatures.
Certaines font apparaître le nom du propriétaire ou du directeur, d'autres uniquement SALINS ou SALINS FRANCE, tandis que certaines indiquent également le nom du modèle ou une appellation commerciale.
Dans notre collection, nous avons notamment rencontré plusieurs variantes :



Cette diversité rend l'étude passionnante… mais elle impose également de la prudence.
Il est tentant d'établir une simple liste du type « ce tampon = telle année ». Dans la réalité, plusieurs marques peuvent parfois coexister et les fabricants peuvent conserver certaines appellations pendant plusieurs années.
Nous préférons donc confronter les marques rencontrées aux archives, aux collections muséales et aux publications consacrées à la manufacture avant de proposer une datation.
De la faïence fine à l'Opaceline

L'une des appellations que l'on peut rencontrer sur certaines productions est Opaceline – Porcelaine opaque.
Le terme « porcelaine opaque » est d'ailleurs particulièrement intéressant dans l'histoire de Salins, puisque les fondateurs de l'établissement annonçaient dès 1857 la création d'une fabrique de « cailloutage et porcelaine opaque ».
Ces dénominations commerciales ne désignent pas nécessairement de la porcelaine au sens technique actuel du terme. Elles participent à cette recherche, très présente dans les manufactures du XIXe et du XXe siècle, de pâtes fines, résistantes et claires capables d'approcher visuellement la blancheur de la porcelaine tout en conservant des procédés industriels propres à la faïence fine.
Une production capable de suivre les modes


Ce qui frappe lorsqu'on rassemble différentes productions de Salins est leur diversité.
La manufacture a traversé des décennies de transformations du goût. Aux décors floraux ou historicisants succèdent des compositions géométriques, des formes plus simples, des couleurs unies ou des décors beaucoup plus modernes.
Nos propres trouvailles en sont un bon exemple : un service décoré de guirlandes bleues, une soupière à frise en damier, des assiettes aux teintes pastel ou encore un ensemble aux effets de pinceau appartiennent à des univers esthétiques très différents tout en racontant, chacun à sa manière, une partie de l'histoire de Salins.
Salins au XXe siècle : modernisation puis rapprochement avec Sarreguemines
Après la Seconde Guerre mondiale, les équipements continuent d'évoluer.
Entre 1947 et 1949, d'anciens fours sont remplacés par des fours tunnels électriques et à gaz.
Après la disparition d'Édouard Charbonnier, l'activité se poursuit et une première chaîne de coulage est mise en place vers 1960.
La manufacture atteint 303 employés en 1965.
À partir de 1969, elle est progressivement intégrée à la société des Faïenceries de Sarreguemines. Cette évolution marque une nouvelle étape dans l'histoire de l'établissement.
À la fin du XXe siècle, l'activité traditionnelle décline. Le site est reconverti en 1992 dans la production de sanitaires de luxe.
La faïencerie ferme finalement ses portes en 1998, après plus de 140 ans d'activité industrielle à Salins-les-Bains. Une grande partie des bâtiments est détruite en 2004-2005.
Quelques dates pour retenir l'histoire de Salins
1857 — Fondation par Charles-François Moniotte et Gabriel Granger.
1862 — Reprise par Bourgeois, Page et Cie et orientation vers la faïence fine.
1885 — Arrivée de Claude-François Rigal.
1889 — Médaille d'argent à l'Exposition universelle de Paris.
1912 — Édouard Charbonnier rachète la manufacture.
1925 — Médaille d'or à l'Exposition internationale des Arts décoratifs de Paris.
1936 — Environ 230 employés.
1965 — 303 employés.
À partir de 1969 — Intégration progressive au groupe de Sarreguemines.
1992 — Reconversion dans les sanitaires de luxe.
1998 — Fermeture définitive.
Une collection qui continue de s'enrichir
Les objets présentés dans cet article font ou ont fait partie des collections de La Brocante de Laura.
Certaines pièces sont encore présentes dans notre showroom ; d'autres ont depuis rejoint de nouvelles maisons. Nous avons choisi de conserver leurs photographies et leurs marques afin de constituer progressivement une documentation consacrée aux manufactures et aux savoir-faire que nous rencontrons au fil de nos chines.
Cette page a donc vocation à évoluer.
Un nouveau tampon, un décor inconnu, un catalogue ancien ou une pièce particulièrement intéressante pourront venir compléter cette histoire de la faïencerie de Salins.
Sources principales
Inventaire du patrimoine de Bourgogne-Franche-Comté — dossier consacré à la faïencerie des Capucins de Salins-les-Bains, mis à jour récemment.
Collections des musées de France – POP / Joconde — notamment les pièces de Salins conservées dans les collections publiques et les marques attribuées à Édouard Charbonnier.
Jean-Michel Minovez, travaux consacrés à l'essor de la faïence fine et à l'industrialisation des manufactures françaises, notamment Salins.